LA MESSAGERE

 

 

 

 

Elle se regarde rapidement dans le miroir, ce qu’elle y voit l’afflige, elle n’a jamais été une femme fatale, elle a toujours été celle qui, malgré ses efforts, a une mèche rebelle, des cernes sous les yeux, une tache sur son chemisier….Cela fait longtemps qu’elle a renoncé, elle n’est pas moche, non, elle est juste banale,  d’une banalité transparente qui la rend sans éclat, sans relief….

Pas grave, elle le sait, elle l’assume……Elle attrape son sac, désespérément lourd …C’est pareil, son sac : un fourre tout immonde rempli de lettres pas ouvertes, de kleenex sales, d’un porte monnaie vieillot, de pièces en vrac pleine de poussière, de paquets de cigarettes vides….C’est elle, ça, autant de désordre dans son sac que dans sa tête et dans sa vie d’ailleurs….

Pas grave, aujourd’hui, une mission l’attend, elle en a l’intuition au plus profond d’elle-même, elle va changer la vie de quelqu’un qu’elle ne connait pas encore….

 

 

 

 

 

 Le Docteur Lasserre exerce dans un quartier populaire de la capitale, bien que relativement jeune, cet esthète a parfaitement réussi sa vie. Marié, père de deux magnifiques enfants ce bobo occupe avec sa petite famille un bel appartement du 17ème. Sa femme, Marion, est jolie, élégante et terriblement parfaite. Bonne mère, bonne épouse, bonne copine, bonne voisine…..Bonne amante ? Pas vraiment, mais le docteur s’en accommode, l’important pour lui, c’est la stabilité, il en a viscéralement besoin…Il faut dire que son enfance a été terriblement chaotique…Il a grandi à Colombes dans un HLM, a fréquenté le lycée dont le taux de réussite était le plus bas de France et a lutté depuis sa plus tendre enfance contre sa condition. Il arrivait en Loden au lycée à l’heure du baba coolisme le plus exacerbé et avait aménagé sa chambre du 8ème étage en salon bourgeois du 16ème

Il écrivait, peignait en écoutant Bach(barrrrrrrrrr comme il le prononçait) à l’heure où ses copains de classe faisaient grève et roulaient allègrement des pétards dans leurs chambres tapissées de posters de Genesis et Bob Marley…En décalage total donc un peu exclu, moqué voire détesté par certains..En fait, ce qui l’avait sauvé, c’était son physique….Il n’était pas une gravure de mode, mais son physique collait avec son personnage. Il avait de longs doigts très fins et sa peau était d’une blancheur rare, des petits yeux bleus aiguisés, perçants et un joli sourire.

Bizarrement, la classe de seconde littéraire avait fini par l’accepter même s’il était très souvent chahuté, son goût aigu pour la provoc et sa faculté à assumer et à affirmer sa différence  avaient fini par en faire une figure de la classe.

Sa mère l’élevait seule, faisait des ménages pour joindre les deux bouts, elle était transparente, une accidentée de la vie,  très vite abandonnée par un mari volage elle tentait de répondre aux besoins de son fils…Elle comprenait tout, le fait qu’elle ne devait pas se montrer au lycée, qu’elle ne devait jamais évoquer son métier devant les rares amis de son fils…Elle avait une image tellement négative d’elle-même et de sa pauvre vie qu’elle acceptait tout de lui... .

Pourquoi pensait-il à elle aujourd’hui ? Il l’avait soignée sa mère, lui avait acheté un appartement à Bois Colombes, c’est fou comme un seul mot de 4 lettres peut changer tout…Juste Bois devant Colombes et il pouvait désormais sans crainte dire où sa mère habitait…

Elle était enfin à la retraite, quel soulagement de pouvoir enfin le dire, retraitée ça veut juste rien dire….pas de connotation sociale derrière le mot retraitée…

Il ne la voyait pas souvent, son travail, bien sur, elle était si fière de lui qu’elle lui pardonnait tout…Son appartement était tapissé de ses photos de son fils, des photos de son mariage où elle s’était sentie toute petite, toute fragile et terriblement pas à sa place…des photos de ses petits enfant s qu’elle ne voyait qu’une fois par an le lendemain de Noël..Son seul lien social c’était Annie, son aide ménagère qui venait deux fois par semaine et avec qui elle prenait un petit café et parlait de lui, son fils…..de sa fierté …..

 

Bon, sa journée allait commencer, il vérifia une dernière fois que tout était en ordre, se félicita comme tous les jours  de la décoration raffinée de son cabinet, il entendait les patients parler à côté, comme tous les jours depuis 20 ans…Il afficha le sourire qu’il faut, ouvrit la porte et fit entrer son premier patient…..Il ferait sa pause déjeuner à 12h30 comme tous les jours, se ferait livrer par le Sushi du coin car le mardi c’est sushi !! il en profiterait pour lire Télérama…Il reprendrait à 14H00 et terminerait sa journée à 19h30 précises. Il n’avait jamais compris comment ses confrères s’organisaient pour finir plus tard que ça…

Ce qu’il n’avait pas anticipé ce cher docteur, c’est qu’à cause d’Elle sa journée allait prendre une toute autre tournure.

 

 

 

 

Elle marchait désormais dans la rue, « non, ne regarde personne autour de toi, surtout pas ces femmes joyeuses, élégantes, légères et insouciantes….tu ne leur ressembles pas…tu es triste, mal attifée, tes pas sont lourds et tu es affreusement tourmentée…. »

Elle réfléchissait, elle ne savait pas pourquoi elle avait accepté ce job….mais surtout, elle ne comprenait pas pourquoi elle l’avait décroché...Elle avait trouvé l’annonce curieuse…

On y recherchait un  messager ou une messagère…Au début, elle a pensé que c’était un job de coursier mais l’annonce précisait qu’il faudrait délivrer des messages de toutes sortes à des particuliers…

Elle avait voulu en savoir plus, avait envoyé sa photo, une lettre tout à fait banale et un cv pas particulièrement adapté puisque sa vie n’avait été qu’un immense bordel inorganisé : elle avait été ouvreuse, agent de voyages, prof d’anglais, agent immobilier….En postant le tout, elle avait même souri, aucune chance que ça aboutisse, vu la photo que je leur envoie, il n’y a pas de risque que ça marche…Elle avait presque oublié quand deux jours après, une belle voix posée, douce, équilibrée lui annonça que sa candidature avait retenu toute l’attention de la direction qui la conviait à un entretien. Elle s’y rendit avec le sentiment inconfortable de l’imposteur et curieusement  elle s’était sentie merveilleusement bien dans ce joli bureau, avec cette femme un peu énigmatique qui ne lui avait pas posé milliard de questions, mais qui, par contre, l’avait beaucoup observée.

Elle se sentait terriblement maladroite, gauche, comme d’habitude…et quand c’était comme ça, elle parlait sans s’arrêter : sa vie, ses expériences, elle mettait tout en vrac sur la table, un peu comme si elle sortait tout le bordel de son sac….

 En fait, en sortant, elle s’était rendu compte qu’elle ne savait pas grand-chose. Ses missions consisteraient à réceptionner une clé USB contenant un message vidéo qu’une personne souhaitait transmettre à une autre personne. Son rôle à elle, serait de se rendre chez le destinataire, de lui expliquer qu’il ou elle avait un message qui lui était destiné, de l’assister durant l’écoute mais aussi après.Ca faisait un peu James Bond…Elle a  bien demandé si tout cela était légal, il manquerait plus qu’elle trempe dans une histoire louche !La femme la rassura : «  non, il s’agit d’un tout nouveau concept que nous allons inaugurer ensemble mais moins vous en saurez et mieux vous ferez votre job, si vous êtes d’accord, vous commencerez la semaine prochaine et votre premier interlocuteur s’appellera le Docteur Lassere, je vous donne la clé USB, je vous demande de ne pas la lire, vous serez bien plus efficace . Vous vous rendrez à son cabinet à 19H25 et le convaincrez de vous recevoir car vous avez un message à lui délivrer ». Elle lui nota l’adresse sur un papier.

 

La voilà maintenant en route vers l’inconnu, le teint abimé par ces nuits sans sommeil à triturer la clé USB et à résister à l’envie incontrôlable de la lire et de découvrir de quoi il s’agissait mais le côté excitant de cette aventure, avait pris le pas sur sa curiosité naturelle. Elle avait résisté et cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas ressenti une telle effervescence au plus profond d’elle-même.

Certes, elle ne se sentait pas légère mais ses tourments étaient désormais tous axés sur cette fameuse clé USB et sur le personnage qu’elle allait rencontrer.

Elle continua à marcher et plus elle approchait de la destination finale, plus son cœur battait fort….

 

« Au revoir Monsieur  Véran »

« Au revoir Docteur ».

Ca lui faisait le même effet à chaque fois, il y était arrivé, il était respecté, respectable, on lui parlait avec déférence, reconnaissance….

Il s’apprêtait à accomplir  son rituel habituel, rangement de son cabinet  pour le retrouver impeccable le lendemain matin, coup de fil à sa femme parfaite pour lui dire qu’il rentrait et qu’il prendrait le pain en passant…Une journée somme toute comme toutes les autres…

 

Elle y était, elle avait ce sentiment incroyable que quelque chose allait basculer dans la vie de cet inconnu qu’elle s’apprêtait à voir. Même si elle ignorait le contenu du message, elle se disait que ça ne pouvait être que quelque chose d’important, un secret de famille ou quelque chose…

Elle retint sa respiration et pénétra dans la salle d’attente vide…Il était 19h25, plus de patients, des bruits de tiroirs dans le cabinet, elle prit une grande bouffée d’air et frappa timidement à la porte.

 

 

Il  souffla, un peu exaspéré, ses patients le savaient, on n’arrivait pas chez lui n’importe comment ni à n’importe quelle heure…. Il ouvrit la porte et découvrit une femme improbable, visiblement embarrassée,  une mèche de travers mais un regard profond et déterminé…..

« Je suis désolé mais les consultations sont terminées si vous voulez je peux vous recevoir demain … » lui dit-il fermement.

« Excusez moi Docteur mais ça ne va pas être possible », elle lui tendit sa carte.

Il prit la carte, une carte blanche sur papier glacé, il y était noté Clothilde Moureau, Messagère, l’entreprise qu’elle représentait s’appelait «l’Agence des  Non-dits ».

« Je suis désolé mais je ne comprends pas.. »

« Eh bien voilà, Docteur : quelqu’un qui vous connait a souhaité vous laisser un message vidéo  et je suis chargée de vous le transmettre et de vous assister durant l’écoute de ce message… »

En prononçant ces mots, elle se rendit compte de l’absurdité totale de son discours… Ma pauvre fille, il va te prendre pour une cinglée se dit-elle 

 « C’est quoi cette foutaise? Je ne comprends rien… »Dit-il visiblement agacé.

« Ecoutez docteur, ça ne dure pas bien longtemps(en fait, elle ne savait pas du tout combien de temps cela durait), cette personne a insisté pour que vous puissiez visionner tout cela, c’est juste une formalité »

Il n’aimait pas cela, tout était chamboulé, il n’aimait pas l’imprévu, il avait tout organisé dans sa vie pour que précisément des choses pareilles n’arrivent jamais…Et si c’était une tentative de chantage ? Mais non, rien dans ta vie ne prête à un quelconque chantage…C’est quoi ce truc ? Il réfléchit rapidement : autant en finir vite, il regarderait la vidéo et hop il rentrerait chez lui et puis voilà…

 

C’était un homme pragmatique, vu la détermination de la jeune femme, il n’était pas prêt de s’en débarrasser.

« Bon, ok, allons y mais il faut que ça aille vite…. »

Il soupira, un bon gros soupir d’exaspération, Il n’enleva même pas sa veste, s’assit au bureau, prit la clé USB des mains de Clothilde qui n’en menait pas large et l’introduit dans son ordi d’un  geste décidé.

 

 

 

 

Ce qui la frappa, elle, c’est son visage au moment où il vit la première image…Tout s’y mêlait mais surtout un grand sentiment d’incompréhension, il ne comprenait visiblement pas, que faisait-elle là sur cet écran?

Et puis, il y eut cette petite voix de femme, une voix douce, résignée, bienveillante….

« Je sais que tu ne comprends pas François, je n’ai jamais fait preuve de fantaisie, mais je me suis tue si longtemps, j’ai tellement vécu à travers toi que j’ai eu envie de parler, de TE parler…..Alors je sais, je chamboule ta journée, je n’aurais jamais eu le courage de le faire moi-même, alors je te demande d’appeler Marion et de lui dire que tu seras un peu en retard, vas-y, je te laisse le temps…

 

Clothilde ne put s’empêcher de sourire, apparemment c’était une vieille dame et compte tenu des jolis yeux verts qu’elle avait, elle devait être la mère du docteur. C’était drôle car elle était là, assise sur sa chaise, attendant que son fils appelle sa femme. Elle ignorait le mode « pause » et regardait partout autour d’elle.

Lui, totalement « assommé », s’exécuta aussitôt, bafouilla une excuse à sa femme, promit de lui expliquer en rentrant et resta rivé sur l’écran…Il la regardait sa maman comme s’il la découvrait pour la première fois. Que faisait-elle là ? Qu’avait-elle de si important à lui dire ? Les questions se bousculaient, il se surprit à dire « Ca y est maman, vas y… »Mais la vieille dame avait probablement considéré que le coup de fil durerait plus longtemps, elle continuait à se tortiller sur sa chaise en regardant partout autour d’elle… »

Clothilde reconnut la voix de sa « patronne » dire à la vieille dame avec beaucoup de douceur, »Continuez Mme Lasserre, c’est bon maintenant…Merci Madame, répondit la vieille dame avec beaucoup de respect….

« Alors voilà François, tu le sais, je ne suis plus toute jeune et si ma vie s’écoule paisiblement dans ce joli appartement que tu m’as fort gentiment acheté, il n’en reste pas moins que je suis proche de la fin et cette fin pourrait intervenir n’importe quand…C’est très récent cette prise de conscience chez moi mais depuis je n’arrive plus à dormir correctement…Oh non, je n’ai pas peur de la mort , j’ai juste peur de mourir sans que tu saches …Non François, ne t’inquiètes pas, je ne vais pas te faire des révélations sulfureuses sur moi, je suis bien celle que tu as toujours connue, discrète, effacée, transparente….Mais vois-tu, je ne pouvais me résoudre à disparaitre sans que tu prennes conscience de l’essentiel de la vie .J’ai l’impression que tu as oublié l’essentiel François, que cette vie que tu t’es construite avec beaucoup de courage et de volonté va t’amener sur une fausse route, un cul-de-sac et en tant que maman, je ne peux te laisser faire…. »

Il appuya sur « pause »…regarda Clothilde, « je ne comprends pas, tout cela n’a aucun sens »…Pourquoi fait-elle cela ? Ce n’est pas ma mère, cela ne lui ressemble pas…

Clothilde était bouleversée, ainsi c’était cela le fameux contenu de cette clé USB, une mère s’adressant à son fils….Bizarrement, elle ne se sentait pas voyeuse pourtant sa présence était presque indécente …Elle ressentait beaucoup de compassion et d’admiration pour cette femme dont elle trouvait la démarche pleine de courage….et là, en regardant ce médecin, adulte accompli, elle ne pouvait s’empêcher de voir un petit garçon en détresse. Les mots sortirent naturellement :

«Ce qu’elle fait aujourd’hui est une immense preuve d’amour…Quand ma mère est partie, nous n’avons eu ni le temps ni le courage de nous parler de l’ « essentiel »….C’est un magnifique cadeau qu’elle vous fait, acceptez-le… »

                                           

   
   
   

Il lui jeta un regard apeuré, hésita et appuya sur la touche d’une main peu assurée….

 

« Tout d’abord François, pour la première fois de ma vie, je vais peut être te dire des choses qui vont te surprendre, t’amuser ou te bouleverser…Sache que rien de ce qui va être dit n’est fait pour te faire du mal, bien au contraire, je n’ai qu’une envie : celle de te faire prendre conscience de qui tu es vraiment, de cette belle âme qui est la tienne...

Il faut que tu saches que grâce à toi, celle qui faisait des ménages a terriblement évolué, en cachette de toi. Eh oui, tous ces livres que tu dévorais et dont tu me donnais le titre rapidement comme si j’étais incapable de m’y intéresser une seconde, eh bien tous ces livres je les ai lus…La nuit, dans mon lit à la lumière de ma lampe de chevet au huitième étage de ce HLM que tu as tant haï. J’ai partagé l’univers de Pennac, de Stefan Zweig, de Cocteau….Si tu savais comme je me suis sentie heureuse avec mes trésors qui sont devenus mes secrets….Si tu savais combien j’avais hâte de me retrouver seule dans mon lit à feuilleter les ouvrages…Tu as toujours attribué mes cernes à la fatigue de mon travail, à l’épuisement de ma vie, maintenant, tu sais : les livres en étaient la cause….

Je te dois cela et je t’en remercie….Alors bien sur, tu dois te demander pourquoi je ne t’en ai jamais parlé eh bien tu vas comprendre…

 

Il appuie à nouveau sur pause, le regard est effaré… « Ma mère lisant Zweig ???C’est impossible, la seule chose que je ne lui ai jamais vu lire c’est  France Dimanche ! »….Il reprend la lecture…

« Tu sais à quoi ma vie ressemblait, une vie terne...J’étais devenue transparente aux yeux de tous et à tes yeux aussi. J’étais juste « Là », tu m’accordais peu d’attention et surtout ne prends pas cela mal….je ne t’en veux pas une seconde, les livres m’ont permis de vivre une deuxième vie, clandestine et secrète et ce sont eux qui m’ont aidée à vivre.Je te voyais te battre pour te construire un avenir tellement différent du mien, il fallait que mon image conforte cette volonté chez toi et que tu poursuives ce combat ….C’est pour cela que je ne t’ai rien dit….

J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour toi François. Petit garçon, tu étais déjà volontaire, déterminé…Cette rage de   vaincre t’a toujours accompagnée…

Quand tu as eu  8 ans, tu as décrété que tu irais à l’école tout seul, que je n’avais plus besoin de t’accompagner ou de venir te chercher…tu te souviens ???

Oh oui ! il s’en souvenait….La veille, sa mère était venu le chercher à l’école dans un manteau trop grand pour elle, une chevelure en désordre et des racines blanches. Il s’était arrêté net en la voyant, non, ce n’était pas juste possible.. A côté d’elle, se tenait la mère d’Audric, un des rares bourgeois de l’école, sa mère avait les ongles faits, une coiffure irréprochable, un magnifique manteau…

Ce jour là, pour la première fois, il prit conscience de la honte qu’il éprouvait pour sa condition…C’est à cet instant précis qu’il a décidé qu’il ne serait jamais « ça »…

La vieille dame poursuivait son monologue immuablement…

« J’ai très vite compris que je te faisais honte…Je n’ai jamais acheté un vêtement pour moi durant toute ton enfance, les gens chez qui je travaillais m’en donnaient, c’est pour cela que tu te souviens surement de ce manteau rouge trop grand avec lequel je suis venue de te chercher pour la dernière fois à l’école…Ne t’en veux pas, je comprends ta honte, tu avais raison d’avoir honte, je n’aurais pas du venir…J’ai vite compris qu’il fallait que je me cache, que je  laisse ta rage de vaincre intacte…

La seule fois où j’ai fait un effort pour m’habiller, c’est pour mon 70ème anniversaire, j’avais acheté une robe à 200€, je voulais qu’une fois au moins, tu te dises : « Waow ma mère est belle !!…. »Malheureusement ce jour là, tu n’es pas venu, un de tes confrères te conviait pour la première fois au Rotary Club….Alors j’ai rangé la robe dans mon armoire, c’est celle que je veux porter le jour de ma mort…pour que tu me vois dedans au moins une fois…. »

Il appuie sur pause…Les larmes coulent de ses yeux…sans retenue….je suis un monstre n’est-ce-pas ? Prononça-t-il entre deux sanglots…comment ai-je pu faire ça ?

Clothilde avait les yeux humides aussi, elle qui pleurait devant La Petite Maison dans la Prairie avait du mal à faire face à tout cela….

 

Elle se ressaisit et lui dit :

«C’est sur que ce n’est pas très glorieux d’avoir honte de sa mère et Bois Colombes c’est pas très loin du 18ème vous auriez quand même pu faire quelques efforts… (sa foutue franchise, son langage brut de fonderie.. .Elle se mordit la langue.. « Reprends toi Clothilde tu dérapes… »)Elle le regarda droit dans les yeux et lui dit : «  En même temps, elle a l’air si sereine votre mère et elle a tellement d’amour pour vous, que le mieux c’est d’attendre la suite… »

« Tu vois François, si j’ai voulu te dire toutes ces chose c’est parce qu’aujourd’hui, tu as atteint ton but et je voudrais que tu te poses juste cette question : Suis-je heureux ? Car c’est la seule chose qui compte pour moi.

Je te laisse réfléchir à ça….. « 

 

Il appuya à nouveau sur pause…

Bien sur qu’il était heureux, il avait un bel appartement, une belle femme, de beaux enfants, un beau métier….Alors pourquoi ressent-il cette boule au fond de son cœur ? Pourquoi cette boule grandit au fur et à mesure des images qui se bousculent ? Pourquoi voit-il soudain ressurgir ses images de lui, enfant,  dans cet HLM ? Le regard doux de Mme Benayem qui apportait le couscous préparé pour tout l’escalier le vendredi soir ? Pourquoi voit-il sa copine Nathalie, baba cool invétérée avec qui il passait des heures à refaire le monde ? Pourquoi tous les visages qui lui reviennent  ont ce beau sourire?

«  Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive…. ma vie est très ordonnée, chaque chose est à sa place  …il s’arrête un long moment………c’est ça….terne,  ma vie est aussi terne que celle de ma mère….Je n’ai pas fait tout cela pour rien n’est-ce pas ? »

Son regard implorait une réponse de Clothilde…

 Bon Clothilde, il faut que tu sois à la hauteur…tu tempères, tu arrondis les angles, tu lui dis que tout va bien et tu rentres vite chez toi…..Elle ouvre la bouche pour parler et malgré elle, les mots sortent :

« Non mais regardez vous…Vous êtes super sapé, votre cabinet est tellement propre et clean qu’on a l’impression que c’est un « cabinet témoin »….Y a rien qui cloche ici, tout est parfaitement en ordre…Regardez les photos sur votre bureau, votre femme est parfaite, souriante, magnifique, vos enfants ressemblent à des gravures de mode, y’a pas une tâche sur leurs vêtements, pas une dent de travers…Vous avez crée tous vos rituels mais vous, vous êtes où vous ?Elle est où votre âme ?Vous vous êtes donné tellement de mal à imaginer votre vie que vous l’avez scénarisée et vous vous êtes donné le premier rôle. Mais je sais pas moi, y’a rien qui vous fait bander dans la vie ? Y’a rien qui vous  tente ? Y’a pas une petite place pour la folie chez vous ? Vous êtes un handicapé de la vie….Réveillez vous, c’est cela qu’elle vous dit votre mère…Réveilles toi mon fils, il n’est pas trop tard…Si ta vie ne te convient pas, peu importe ce que tu as construit, tu casses tout et tu recommences, tiens, là, maintenant, si je vous donne le choix d’une autre vie, vous en faites quoi ???? »

Elle s’arrête, presque essoufflée, les mots sont sortis comme d’habitude : pas de fioritures, droit au but …bon, cette fois ci, c’est mort, il va te jeter dehors et tu l’auras bien mérité…Elle ose à peine le regarder…

Il prend alors la parole d’une voix plus assurée :

 « Vous avez raison….je me suis perdu…J’aime bien ma femme mais je ne l’Aime pas, j’adore mes enfants mais j’en fait des espèces de clones de ce que je suis…J’aime ma mère mais je la délaisse…J’aime mon travail mais je le fais sans cœur, sans âme…Je ne tourne pas rond….Quant à une autre vie…je ne sais pas…c’est encore trop tôt…. »

Il appuie une dernière fois sur lecture

Voilà mon fils, ma démarche est curieuse, je sais, mais quand j’ai lu la pub pour l’agence de la dame, je me suis dit, c’est la seule occasion sinon je n’aurai pas le courage…Réfléchis bien mon garçon, es tu heureux ?Si tu hésites, c’est que tu ne l’es pas vraiment alors retrouve ce courage, cette détermination et cette rage de vaincre qui t’ont si longtemps habités et fonce vers la vie qui te convient…et n’oublies pas, je te remercie d’être mon fils , je te dois tellement de bonheur et surtout mais ça tu le sais déjà, je t’aime…..

La vieille femme  tourne la tête et dit « Ca y est, c’est fini… » « .J’étais pas trop moche ? »

« Non Madame Lasserre vous étiez parfaite…. »

On la voyait sur la vidéo remettre son petit chapeau noir, se lever, on entendait ses petits pas irréguliers s’éloigner, une porte s’ouvrir…. « Au revoir Madame Latour et merci pour tout, vous ne pouvez pas savoir comme je me sens bien… »

Il souriait, c’est la première fois qu’elle voyait cet homme sourire…sa mère l’amusait….on y voyait même de l’admiration dans ce regard….

Il sortit la clé USB et dit : « je peux la garder ou je dois vous la rendre ?  »

"Vous devez me la rendre"…répondit Clothilde.

« Très bien…Dites donc vous avez souvent l’habitude d’engueuler les gens comme ça ? »

Clothilde se mit à rougir : «  non, enfin, oui excusez moi, je ne sais pas ce qu’il m’a pris. ».

Il se mit à rire, «  j’avoue que je ne suis pas très habitué »….Le téléphone sonna….Surement sa femme… « Excusez-moi, je dois répondre.. » dit-il en courant vers le téléphone.

Clothilde soupira, finalement est-ce bien utile tout cela ?

« Je vous laisse, au revoir docteur…. »

« Au revoir et MERCI ….lui répondit-il…en se dirigeant vers le téléphone avec un sourire étrange qu’elle ne lui avait pas vu auparavant….

 

 

Elle marchait…. ce job est nul, cet abruti va reprendre sa vie comme avant, c’est comme s’il était allé au cinéma…Elle ne put s’empêcher de penser à la vieille dame…Elle s’assit sur un banc pour reprendre ses esprits…De loin, elle pouvait voir la porte du cabinet médical…Elle le vit sortir et accrocher quelque chose à sa porte….Intriguée, elle attendit qu’il s’éloigne….se rapprocha de la porte…Là elle put lire:

« Le Docteur Lasserre sera absent pour au moins six mois, le temps de remettre un peu de désordre dans sa vie…. »

Elle sentit des ailes lui pousser, un sentiment nouveau l’envahissait, elle avait été témoin de quelque chose d’intime, de rare, de précieux… Cela faisait des mois qu’elle ne s’était pas sentie aussi bien…

Sur le chemin du retour, un sms de Madame Latour, sa patronne : « Vous avez été parfaite !»

Tiens, comment elle sait ça ?

Ca y est, elle arrivait chez elle, elle hésita avant d’ouvrir la boite aux lettres : encore des factures, des lettres de relance… . « Clothilde, soit forte, ne fais pas l’autruche, il est grand temps, à ton âge, de lutter contre le syndrome de la boite aux lettres ! »

Elle l’ouvrit, elle jeta en vrac les lettres dans son sac mais une grande enveloppe l’attendait, son cœur se mit à battre la chamade, elle l’ouvrit fébrilement : une clé USB, un nom et une adresse griffonnés :

Madame Nicole Laffitte , 32 rue des Martyrs….demain 18h00…

 

 

FIN OU PLUTOT PROCHAINE NOUVELLE BIENTOT......